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Une rencontre avec une femme dynamique Mme Jeannette Cyr Saint-Aubin.

Par Victor Lavoie


II est neuf heures, en cette matinée neigeuse du 6 avril 1994. Avoir un rendez-vous aussi hâtif marque déjà le caractère entier, actif et décidé de mon hôtesse. Le temps de prendre un petit café et l'entrevue commence) pleine de veNe et de rebondissements. Des textes anciens, des lettres précieuses, des photos d'autrefois qu'elle semble beaucoup aimer. «de suis une grande ramasseuse», avoue-t-elle.


VL: Mme Jeannette Cyr-Saint-Aubin, votre famille habite ici depuis longtemps ?


JC: Nous habitons sur cette terre où vivent actuellement la sixième et la septième générations d'une même famille presque depuis les origines de Saint-Sauveur. La terre s'est cependant plus souvent transmise de père en fille, si bien que le nom des propriétaires se trouve à changer. D'abord deux générations de Allaire (François et Hormidas)i puis les Chartier (Edmond). Ensuite, en 19281 les Cyr (Léopold), et enfin nous et mes enfants et petits-enfants, les Cyr-Saint-Aubin. Mes quatre enfants on1 ainsi une maison sur la terre ancestrale : Robert (Lucette Lacasse). Vivianne (Gilles Roberge), Yves, et Isabelle (Michel Le Prohon). Mes deux petits-enfants, Stéphanie, fille de Robert et Bruno, fils de Vivianne, forment aînsi la septième génération sur la 1erre des Allaire, Que de belles photos des jeunes ! Des moments de joie avec Stéphanie qui joue dans le coffre à jouets qu'avait laissé à la maison sa tante Isabelle. Une autre où l'on voit la grand-mère et la petite fille «catiner» avec ses poupées.


Julienne Perrier et François Allaire (1900 ?)
Julienne Perrier et François Allaire (1900 ?)

La famille de Julienne Perrier et François Allaire.
La famille de Julienne Perrier et François Allaire.
Rosina Allaire, un mois avant sa mort. Rosa, sa mère de Mme Jeannette Cyr, Yvonne et Edmond Chartier
Rosina Allaire, un mois avant sa mort. Rosa, sa mère de Mme Jeannette Cyr, Yvonne et Edmond Chartier

Léopold Cyr et Rosa Chartier les parents de Mme Jeannette Cyr.
Léopold Cyr et Rosa Chartier les parents de Mme Jeannette Cyr.


VL : Cette première petite-fille semble avoir été importante dans votre vie ?

JC : Oui, beaucoup. Dessiner, lire, jaser étaient notre passe-temps favori, et surtout faire ensemble de la couture...


Mais on continue à feuilleter l'album de photos : une où Jeannette montre à Bruno, qui n'a que deux ans et demi, à faire du ski de fond. Une autre où, à trois ans, elle lui apprend à faire de la bicyclette, et une troisième où, à cinq ans, les trois courent pour faire monter un gros cerf-volant dans le champ des Moison, tout près du cimetière.


VL : Le petit-fils était différent?

JC : Un peu. En tout cas, plus proche de mes tendances sportives comme le révèlent les photos. Vraiment j'ai ramassé là bien des petits bonheurs. J'aime bien que les petits enfants soient ainsi proches de moi... C'est un beau métier que celui de grand-mère.


Mais bientôt les photos plus jaunies se présentent. Et des textes anciens et des généalogies... Celle des Cyr en particulier.


En France:

André Sire est originaire de Fontenay-le-Comte, en Vendée, ancienne province du Poitou. Il est venu avec le régiment de Carignan en 1665. Rapatrié en 1667, il est de retour en 1668. On sait qu'il devient propriétaire d'une terre dans la seigneurie de Saint-Ours (dans la vallée du Richelieu) en 1671.


En Canada:

1- André Sire, marié à 40 ans à Élisabeth Charbonneau, née en 1664, laquelle avait donc 15 ans quand elle s'est mariée, peu avant le 18 décembre 1679.


2- Michel Cyr, marié à Marie Chartrand,

le 20 novembre 1713, à Saint-François-de-Sales.


3- Joseph Cyr, marié à Charlotte Renaud,

le 5 novembre 1742, à Saint-François-de-Sales.


4- Jean «Baptiste» Cyr, marié à Archange Aumier, le 21 janvier 1771, à Notre-Dame de Montréal.


5- Michel Cyr, marié à Rosalie Roture dit «Bélisle», le 28 juillet 1794, à Saint-Vincent-de-Paul.


6- François Cyr, marié à Suzanne Maillet,

le 10 octobre 1831, à Sainte-Anne-des-Plaines.


7- François Cyr, marié en premières noces à Sophie Kavanagh, le 22 juillet 1867, à Sainte-Scholastique;

en secondes noces, à Cérilda Forget,

le 13 avril 1885, à Saint-Sauveur-des-Monts.


8- Félix Polexime Cyr, marié à Malvina Forget1,

le 22 janvier 1890, à Saint-Sauveur-des-Monts.


9- Léopold Cyr, marié à Rosa Chartier,

le 29 août 1923, à Saint-Sauveur-des-Monts.


10- Jeannette Cyr, mariée à Rolland Saint-Aubin,

le 25 octobre 1945, à Saint-Sauveur-des-Monts.


10- Jean-Paul Cyr, le frère de Jeannette est aussi de cette génération.


11- Robert Saint-Aubin, marié à Lucette Lacasse,

le 24 décembre 1969, à Saint-Sauveur-des-Monts.


11- Vivianne Saint-Aubin, mariée à Gilles Roberge, le 14 février 1989, à Sainte-Rose de Laval.


11- Isabelle et Yves sont aussi de cette génération.


12- Enfin, Bruno et Stéphanie Saint-Aubin.



Malvina Forget est la soeur d'Adonias Forget, père de Mgr Louis Forget et de l'abbé Rolland Forget. Elle est aussi, je crois, la marraine de Mgr Forget. Elle est la soeur de Cérilda qui se trouvait ainsi sa belle-mère et la belle-mère (la seconde femme de son père) de Félix Polexime, son mari.



VL : Vous aimez la généalogie ?

JC : Je suis plus du genre sportif que chercheuse. Mais je me découvre un talent nouveau... Et surtout, comme vous le voyez, je suis ramasseuse. Je m'attache aux personnes comme ma grand-mère Malvina Forget qui, avec grand-papa Félix Cyr demeuraient à l'emplacement actuel du restaurant «La Bohème». Mes grand-parents s'étaient installés là après avoir vendu leur terre du lac des Chats, à leur fils Charles. Tant de souvenirs savoureux me lient à cette grand-mère : j'allais tous les jours lui porter le lait, et je m'arrangeais pour lui apporter par petits paquets, pour y aller plus souvent, son linge que maman préparait pour elle. Elle aimait beaucoup jouer aux cartes et c'était son passe-temps favori, soit chez les membres de sa famille, soit chez Gustave Forget, soit chez les Miron, ou avec toutes les personnes qui venaient à la maison.


J'allais souvent coucher chez grand-mère, et tous les matins, après être allée à la messe et avoir bien réchauffé la maison par une bonne attisée, grand-maman m'appelait pour un bon déjeuner.


Mon oncle Charles, après avoir acheté la terre de grand-père Cyr, avait acheté la maison et la boutique de forge où avait vécu M. Adonias Desjardins, le grand-père de M. Rolland Desjardins, qui a été plombier. Mes grands-parents ont d'abord habité la maison le temps de convertir la boutique de forge en maison. Toute la famille Cyr s'y est mise : Arthur, qui était «contracteur» à Sainte-Agathe, Henri, reconnu pour bien travailler le bois, Charles, qui était menuisier à ses heures1 et papa, qui, bien que moins habile pour travailler le bois allait donner son coup de main. Tout le monde était parent dans ce temps-là : la femme de M. Adonias Desjardins s'ap­pelait Délima Allaire et était la tante de maman.


Cette maison de grand­ père, transformée, allait de­ venir le restaurant «La Bohè­me», 251 rue Principale. Quant à la première maison, mon oncle Charles l'a louée pendant longtemps.


De gauche à droite : Léopold Cyr, son père Félix et Robertine, sa mère Malvina Forget Charles, cousîne Annette1 Henri et Arthur.
De gauche à droite : Léopold Cyr, son père Félix et Robertine, sa mère Malvina Forget Charles, cousîne Annette1 Henri et Arthur.

En 1947, elle avait été achetée par M. Roméo Lafleur pour le terrain. Papa a acheté la bâtisse pour 100 $, il l'a fait transporter pièce par pièce1 chaque pièce bien marquée au 61 rue Saint-Pierre. Il l'a donnée à Jean-Paul en 1962. En 1989, mon frère l'a vendue à ma fille Viviane qui l'habite comme deuxième maison.


Délima Allaire et Adonias Desjardins sont les anciens propriétaires de la 2e maison de la grand-mère Cyr.
Délima Allaire et Adonias Desjardins sont les anciens propriétaires de la 2e maison de la grand-mère Cyr.

VL: Où êtes-vous allée à l'école ?

JC: Je suis allée, jusqu'à la neuvième année, au vieux couvent qui s'appe­lait aussi Marie-Rose. Cette école était juste à côté de l'ancien presbytère, qui n'était pas attaché comme maintenant à l'église. Heureuse­ ment, car il devait malheureuse­ ment passer au feu en 1958.


Le petit édicule dédié à la sainte Vierge que l'on voit à l'arrière de l'église faisait partie du domaine des religieuses. Il était au fond de leur jardin potager, je les voyais aller prier la Vierge bien souvent Elles ne nous permettaient d'y aller que durant le mois de mai.


Sur cette photo, qui me rappelle le temps où l'on faisait des «séances» à l'école, on reconnaît dans la première rangée : Lucille Aubry, Agnès Filion, Jeannette Cyr et Renée Beaulne; dans la deuxième rangée: Thérèse de Bassecour, Claire Le­gault, Cécile Legault. Cécile Paradis, Henriette Legault Thérèse Maillé et Madeleine Prévost, secouant le tapis. C'est la sortie arrière du couvent Marie-Rose.


Elle me dit son regret d'adolescente de n'avoir pu continuer ses études à Saint-Jérôme pour devenir institutrice, mais c'est à peine un nuage de tristesse qui passe. Déjà apparaissent les souvenirs heureux du cours préparatoire où elle s'est présentée à 4 ans (elle allait avoir 5 ans le 21 septembre). Sa famille étant plutôt petite (deux enfants, elle et son frère Jean-Paul), elfe était bien contente de rencontrer tant de monde.


VL : Vous avez aimé votre temps d'école ?

JC : Beaucoup. Comme je restais proche de l'école et que je m'entendais bien avec les religieuses des Saints-Noms­ de-Jésus-et-de-Marie qui diri­geaient déjà !)école, surtout avec soeur Marie-Ernest, petite femme très délicate qui a été mon professeur de pre­mière année1 je restais tous les soirs à l'école pour faire le ménage de la salle de toilette des élèves, passer la va­drouille, secouer le petit ta­ pis... trop heureuse (ici un petit air espiègle...) de n'avoir pas à aller «tirer» les vaches à la maison. J'allais ensuite, avec soeur Marie-Ernest qui se muait en sacristine1 prépa­rer !a messe du lendemain. Les hosties étaient alors ven­dues en feuillets. Il fallait les défaire avec soin et préparer le nombre nécessaire pour la communion du lendemain. Je me rappelle que je me figurais que telle hostie était celle de ma grand-mère pour le lendemain.


Louise Fortin, Évelyne Brisson et Robert St-Aubin posent devant l'escalier de l'entrée principale du couvent Marie-Rose. 
Louise Fortin, Évelyne Brisson et Robert St-Aubin posent devant l'escalier de l'entrée principale du couvent Marie-Rose. 

Quand une hostie se brisait, je pouvais la manger avec les retailles des grandes feuilles, comme de raison j'aimais bien ça. Désireuse de goûter aussi le vin1 j'ai obtenu de soeur Marie-Ernest d1y goûter une fois. Comme je n'aimais pas plus le vin que maintenant, c'est la seule fois que c'est arrivé (parole d'honneur !).


VL : Les Soeurs vous trouvaient donc bien fine ?

JC : Oui, et elles le disaient à maman. Quand j'étais vantée par les Soeurs pour ma serviabilité, maman avait l'habitude de dire : «T'es pas mal meilleure pour aider les autres que pour travailler ici...»


Que Jeannette se console, elle n'est pas la seule à qui les parents ont dit cela...


VL : Vous avez donc eu une enfance heureuse ?

JC : Quand je m'y arrête aujourd'hui) je m'aperçois que oui, f ai eu une enfance heureuse) malgré qu'il ait été de bon ton de se plaindre un peu que les parents étaient sévères. Je me rappelle surtout avec joie la petite maison que papa m'avait bâtie juste à côté de la vieille maison2. Il me permettait d)y inviter mes amies et tout le petit monde des alentours venait y jouer. De plus, très jeunes) mon frère et moi avons été initiés au merveilleux sport du ski1 qui tenait alors du ski alpin et du ski de randonnée.


Jeannette Cyr, en décembre 1941
Jeannette Cyr, en décembre 1941

C'est la maison dont André Joncas a pris la photo en 1948 et qui sert d'illustration à la page couverture de ce  Cahier.


Elle sourit au souvenir de ses poupées, de la petite table noire avec ses chaises que lui avait donnée son grand-père Cyr et de la petite armoire, vieille déjà de soixante ans, et qui venait de la grand-mère Rosina Allaire... Et pourtant, c'était la grande Crise et les temps n'étaient pas faciles. Pour faire les paiements sur la ferme achetée du grand-père Chartier, il fallait mettre de côté 200 $ annuellement, une grosse somme dans les circonstances.


VL : Il a sans doute fallu pas mal d1ingéniosité pour passer au travers ?


JC : Oui, mais la ferme était sans doute l'endroit idéal pour traverser la grande Crise. Des hommes ve­naient souvent offrir leur travail pour seulement leur tabac et leur nourri­ture. Cependant, quand l'occasion s1est présen­tée de louer pour l'été une partie de la grand­ maison (150 $ pour deux mois), ça a té bienvenu, même si c'était à une famille de marchands juifs de Montréal qu'elle était louée. Je ne sais pas comment leur nom s'écrivait mais nous disions «Mme Toune».


En 19281 Jean-Paul et Jeannette Cyr, en avant, se Joignent à la famllle juive pour une photo.
En 19281 Jean-Paul et Jeannette Cyr, en avant, se Joignent à la famllle juive pour une photo.


M. le curé Gohier prêchait en chaire de ne pas louer à des Juifs. Maman disait que ce ne serait pas lui qui ferait nos paiements pour nous et papa ajoutait qu'il ne fallait pas oublier que Notre-Seigneur aussi était un juif... ailleurs papa s'était bien amusé de la situation ridicule où M. le curé Gohier s'était placé. Trouvant que certaines jeunes femmes juives portaient des <<shorts)) trop courts à son goût, il les avait poursuivies avec un petit fouet...


La famille Léopold Cyr est ici au complet avec les enfants de Jeannette. Isabelle, qui devalt arriver quelques années plus tard, apparaît en médaillon.
La famille Léopold Cyr est ici au complet avec les enfants de Jeannette. Isabelle, qui devalt arriver quelques années plus tard, apparaît en médaillon.

VL : Vous vous entendiez bien avec vos locataires ?

JC : Oui très bien1 je me rappelle que nous faisions ensemble des tournées en voiture et que nous aimions bien jouer avec eux sur la ferme, dans la tasserie de foin et avec les équipements et les petits animaux de la ferme. J'ai ici une vieille photo où nous ne sommes absolument pas différents de nos amis juifs de l'époque.


VL : Avez-vous loué votre maison longtemps ?

JC : Depuis ce temps, une partie de la maison a toujours été louée l1été. D'abord à cette famille juive francophone, puis à des Anglais et ensuite à des Canadien­ français. Je crois bien que ce changement suivait les caractéristiques de la population touristique de Saint-Sauveur durant cette période. Vers 1938-19391 une deuxième saison touristique commençait, celle du ski en hiver. En 940, on louait pour la saison d'hiver à six ou sept étudiantes de l'Université McGill au prix de 500 $ pour l'hiver. C'est à cette époque que papa a agrandi la maison pour ne pas mettre sa famille trop à l'étroit. Malgré cela, on avait tous bien hâte que le printemps revienne pour retrouver un peu de notre paix.


VL : Était-ce là la principale source de revenus de la maisonnée ?

JC : Non, dès 1931, papa a commencé à vendre du terrain sur la montée de l'Église pour des chalets d'été. Le premier, à M. Edmond Bouchard, qui était marchand de bois à l'Abord-à-Plouffe. Sa maison, bien rénovée cependant, porte le numéro civique 55 de la rue de l'Église.


Je me rappelle aussi qu'en 1934, M. Nadon a bâti la maison qui se trouve au 61 de la même rue et que le fils de M. Bouchard s'achetait aussi un terrain, non loin de celui de son père, et y bâtissait une bonne maison devenue le 53, de l'Église.


Petit à petit le bord de la terre se vendait jusqu'à la rue Saint-Pierre actuelle. C'est d'ailleurs lui-même qui a ouvert cette rue avec ses chevaux quand il m'a donné le terrain pour construire notre maison, que j'habite toujours. Vous savez peut-être que ce nom de rue Saint-Pierre vient du nom du curé qui a fait bâtir l'église actuelle, M. l'abbé Polydor Saint-Pierre.


Je crois cependant que c'était la ferme qui nous faisait vivre. C'était une ferme bien équipée. Trop vite, pensait le grand-père Chartier, qui trouvait que papa dépensait beaucoup pour les améliorations. Ainsi nous avons eu la première étable dotée d'abreuvoirs individuels avec eau courante pour nos vaches, d'équipements pour nettoyer les lieux et de matériel qui assurait une salubrité absolue à notre production. Les équipements étaient à l'avenant : grande fourche, épandeur à fumier, charrue double et batteuse au moulin avec moteur à gazoline. Cela contrastait tellement avec la situation de la lampe à l'huile, de la pompe à bras pour l'eau et des toilettes à l'extérieur qu'avait connus grand-père Chartier que ce n'est pas surprenant qu'il ait eu peur que son gendre «n'arrive pas»...


VL : Cette maison dont vous parlez avec tant de joie existe-t-elle encore ?


JC : Non, la maison pater­nelle était une grande vieille maison qui se dressait là où com­mence maintenant la rue Cyr et portait le numéro civique 431 rue de l'Église. Mon père l1a détruite pour ouvrir la rue Cyr et élever la maison de ses rêves, toute en pierres, à une bonne centaine de pieds de la montée de l'Église, qui s'appelle mainte­nant rue de l'Église et qui porte le même numéro. La maison m'appartient mainte­nant et j'y suis bien attachée. Ma fille Isabelle l'habite depuis quelques années.


Cette maison donne aussi sur la rue Cyr et sur la rue Vivianne, dont le terrain a été cédé par mon père en i 971 pour donner accès à la rue Havre des Neiges et pour permettre que le terrain de jeu actuel de la municipalité ait un débouché.


La nouvelle maison, le poney et Robert, l'auteur du prochain artîcle (1958).
La nouvelle maison, le poney et Robert, l'auteur du prochain artîcle (1958).

En creusant pour asseoir la nouvelle maison, on a trouvé un ancien «penny» de 1897 qui côtoie maintenant dans ma petite collection une grosse «cent» de 1888. Je vous l'avais dit que j'étais ramasseuse ! Ce vieux «penny» avait été percé; la coutume voulait en effet que l'on pende au cou de l'enfant qui poussait ses dents un «penny» ou un gros sou. Cela devait empêcher le petit de trop souffrir et de pleurer.


Notre terre était la dernière du village, sur la montée de l'Église, elle portait au cadastre les numéros 373, 374 et 375, et aboutait à une deuxième terre qui elle, était dans la paroisse et portait le numéro 420. À peu près à la limite des deux terres, papa a vendu, en 1931, le terrain pour le cimetière paroissial.


C'est en 1958, avec ses chevaux, que mon père a ouvert la rue Cyr. En même temps qu'il élevait sa maison nouvelle, il a bâti une petite grange avec une écurie, que l'on voit encore de la nouvelle bibliothèque du Chalet Pauline-Vanier, où il pouvait garder une vache, un cheval, un poney pour les enfants et quelques poules. C'était, maintenant que les années dures étaient passées, pour faire une vie plus facile à sa chère femme qui approchait la soixantaine et dont il était certain qu'elle lui survivrait longtemps.


Sa femme avait été de toutes les tâches, n'arrêtant jamais, toujours à l'ouvrage et défendant son homme quand les gens voulaient le voir durant son somme du midi. Orpheline à 4 ans, elle s'était habituée aux durs travaux de la maison comme de la ferme et semblait infatigable. Mais elle faisait de l'hypertension et, la veille du Jour de l'An 1962, elle a été terrassée par une thrombose coronaire à seulement 60 ans. Les huit années qu'elle a survécu ont été des années difficiles marquées des inconvénients de l'artériosclérose et des suites de sa thrombose. Maman devait décéder le 22 octobre 1970.


VL : Ça n'a pas dû être facile !

JC : J'étais mariée depuis quelque temps quand c'est arrivé, mais je me rappelle cette période comme un moment très difficile pour toute la famille. Papa a dû abandonner toutes les charges publiques où il avait usé sa vie et accompagner sa chère épouse à Saint-Jérôme où il a demeuré chez ma tante Robertine Cyr qui était veuve depuis peu, au 618 de la rue Saint-Georges. Il assurait ainsi à son épouse les soins qu'il voulait les meilleurs possibles, d'abord parce qu'il était ainsi plus proche des spécialistes, puis parce que sa petite soeur était une vraie infirmière pour maman.

Chaque semaine, papa revenait à Saint-Sauveur le mardi et repartait le lendemain. Il demeurait donc très attaché à son monde. Même s'il n1occupait pas alors sa maison neuve, il n)a jamais voulu la louer car elle contenait trop d'espérance et de souvenirs. C'est seulement dix ans plus tard qu1il accepta de la louer et encore, à son petit-fils Robert Saint-Aubin.


C'était tout un virage que de quitter la vie publique car il avait ça dans le sang... Depuis les années 30, il assistait à toutes les assemblées municipales et scolaires. Dès 1940, ce libéral avoué devenait conseiller municipal. En 1948, il remplaçait comme maire] pour finir son mandat, M. Elzéard Bernard. Les anciens se rappelleront que M. Bernard demeurait dans la maison où devaient habiter les docteurs Champagne et Matton.


Il fut par la suite réélu maire en 1953 et il occupait ce poste du­rant l'année du centenaire de Saint-Sauveur. Il perdit ses élections en 1955 en faveur d'Ernest Bastien.


Il est ensuite redevenu échevin de 1960 à 1962 avec l1équipe de Raoul Lupien. En 1962, il ne s'est pas représenté, la maladie de maman le forçant à être presque tout le temps à Saint­-Jérôme.


En 1948, le maire Léopold Cyr prononce un dîscours à la porte de l'hôtel de ville alors situé au 193 de la rue Principale.
En 1948, le maire Léopold Cyr prononce un dîscours à la porte de l'hôtel de ville alors situé au 193 de la rue Principale.

Une lettre de félicitations datée du 5 août 1956, de son successeur Ernest Bastien comme président de la Commission scolaire et d'Adolphe Bélanger, secrétaire trésorier rappelle, parmi tous les souvenirs que nous examinons tout en causant, qu'il a été commissaire d'école durant plusieurs années et président du Conseil des commissaires durant cinq ans.


La résolution du Conseil où siégeaient, outre Je président Ernest Bastien, MM. Gérard Boise/air, Jérôme Desjardins, Jean-Marie Lavigueur et Fernand Trottier, a été unanime et marquait que les membres de la Commission scolaire désirent exprimer à M. Léopold Cyr leurs sincères remerciements pour le dévouement qu'il a prodigué en vue du bon fonctionnement et de la prospérité de la Commission scolaire durant les cinq années au cours desquelles il a occupé Je poste de président.


VL : Votre mère était-elle toujours d'accord avec la vie publique de votre père ?

JC : Ma mère trouvait qu'il s'en donnait beaucoup pour le service public et que notre grande terre, de plus d'un mille par trois arpents, qui se rendait jusqu'à celle de

M. Hormidas Filion3 aurait dû occuper bien assez son temps. Mais elle aussi comprenait qu'il avait ça dans le sang. Elle était aussi pas mal ·fière de ses qualités de visionnaire qui l'ont imaginé et initié bien des choses pour le mieux-être de tous.


VL : Avait-il donc d'autres activités en plus de celles dont vous m'avez parlé ?

JC : En plus de ses fonctions à la Commission scolaire et au Conseil municipal, papa a été président de l'UCC des comtés d'Argenteuil, Terrebonne et Papineau. Il était aussi vice-président de la Société d'agriculture et secrétaire du Cercle agricole qui en plus de fournir une ouverture aux cultivateurs faisait des concours d'embellisse­ ment qui ressemblaient comme des frères à nos concours de villages fleuris. Je me rappelle avoir dû me passer d'un prix à ce concours parce que papa dirigeait l'organisation et ·fuyait toute forme de semblant de patronage familial.


Quelques papiers plus anciens, des notes prises sur un calepin d'écolier sont maintenant sur la table.


VL : Ces papiers nous révèlent-ils du nouveau sur ce dont nous avons discuté ?


JC : C'est une recherche que j'ai faite l'an passé à travers les documents officiels de la paroisse et des municipalités. J'ai retrouvé ces actes qui disent que papa est né en 1898, à Montfort, le troisième garçon d'une famille de quatre garçons et une fille. Cette dernière, Robertine, vit encore. Elle aura 95 ans en août 1994.


C'était le grand-père de Claude Filion dont le père s'appelait aussi Hormidas.


Quand papa eut deux ans et demi, donc au début de l'année 1900, la famille s'établit au lac des Chats dans le rang du Grand-Ruisseau1 à cinq milles du village de Saint-Sauveur­ des-Monts. L1école était à deux milles et demi et sa scolarisa­tion n'a pas été très longue, ne durant officiellement que trois ans. Mais papa a lu toute sa vie. À 15 ans, il travaillait déjà au chantier de la ferme Tapini, bien loin de chez lui. Comme beaucoup de jeunes gens à l'époque, il a aussi travaillé au chemin de fer de Saint-Rémi, qui a été bâtie par des finan­ciers de Saint-Sauveur.


Mme Malvina Forget-Cyr, grand-mère de Jeannette, est ici avec quatre de ses enfants (dont Léopold en robe).
Mme Malvina Forget-Cyr, grand-mère de Jeannette, est ici avec quatre de ses enfants (dont Léopold en robe).


Un document rappelle que le 29 août 1923, il se maria à Rosa Chartier qu'il avait rencon­trée à une soirée de Sainte­ Catherine donnée en 1922 chez M. Roméo Benoît1 à Rivière-à-Simon. Ils sont restés cinq ans chez grand-père Chartier et ont travaillé sur la ferme jusqu'en 1928 alors qu'ils ont acheté la terre de grand-père Edmond.


Quand grand-père Chartier a vendu sa terre à papa, il s'est réservé sur les contrats trois arpents de terrain et la maison qu'il devait habiter jusqu'à sa mort1 en 1959. Maman me disait toujours que c'était dans la maison de grand-père Chartier, au 27 de la rue de l'Église, qu'elle était allée à l'école. Quant à la vieille maison, au 43 de la rue de l'Église1 maman y est née, et cette maison, d1après elle, n'a jamais servi d1école.


Il s'occupa très tôt de la chose agricole et chercha toujours à s1allier aux autres cultivateurs pour mieux apprendre son métier et défendre leurs intérêts communs. De là à suivre la chose municipale et scolaire1 il n'y avait qu'un pas et, dès la fin des années 30, on le voit assister aux séances des conseils du village et de la paroisse (plusieurs de ces papiers mentionnent sa présence). Déjà, on le trouve secrétaire du Cercle agricole dont la vocation était d'aider les cultivateurs. Cela permettait d1obtenir de vraies semences, de meilleure qualité et des engrais à meilleur prix.


Papa allait chercher les marchandises à la gare de Piedmont. Les cultivateurs venaient chez nous chercher leur part et rembourser papa.


Une photo parue dans le journal m'a­vait bien impressionnée quand papa a été élu président de l'Union des Culti­vateurs des comtés de Terrebonne, Argenteuil et Papineau. Il visitait avec l'agronome d'abord M. Parenteau, puis M. Albin Noël1 les cultivateurs pour promouvoir l'organisation des produc­teurs de lait et les contrôles de qualité. Il décernait des prix aux plus beaux jardins et allait même jusqu'à créer des concours d1embellissement des pro­priétés.


M. Léopold Ofr, entre le présîdent des cuttîvateurs de la région de Saint-Faustin et M. Parenteau, agronome.
M. Léopold Ofr, entre le présîdent des cuttîvateurs de la région de Saint-Faustin et M. Parenteau, agronome.

Au début des années 50, le Cercle agricole comptait quelque deux cent cinquante membres et obtenait tous les octrois possibles du gouvernement. Il s'assurait du contrôle laitier. J'ai vu, en 1947-1948, germer dans notre cuisine d'idée de fonder un Cercle des fermières.


VL : C'est une ferme bien établie que iion voit sur ce plan d'organisation...

JC : Petit à petit la ferme s'était perfectionnée. Nos vaches laitières étaient maintenant des animaux de race, et enregistrés par-dessus le marché. La crème était cueillie par Albert Lessard, beurrier à Sainte-Adèle et par son fils Gérard.


Jeannette Cyr (1940).
Jeannette Cyr (1940).

On avait aussi des chevaux, des porcs, des poules, comme tout le monde. Plus tard, la main-d1oeuvre devenant plus rare, il changea ses vaches laitières pour un troupeau d'élevage. Mais mes parents aimaient vraiment les animaux et ajoutaient un poney, des lapins, des canards, tout en gardant nos chats.


Vers 1958, papa sans se résoudre à tout vendre, réduisit son parc d'animaux et devint une sorte de «gentleman farmer», sans diminuer ses implications municipales. scolaires et agricoles mais en leur donnant une note de promotion touristique car il avait compris la nouvelle vocation de Saint­-Sauveur. Qu'il conserve ses liens avec la vie municipale ne pouvait pas nous surprendre, car depuis que nous étions petits nous l1avions toujours vu s'impliquer et nous rapporter des faits vécus, des situations cocasses dont il était témoin. De même, lorsqu'il devint maire en 1948, c'était naturel pour nous car il parlait depuis longtemps des services nécessaires à notre village : service pour contrer les incendies, meilleur accueil aux touristes, charrue à neige plus forte et souffleuse pour le chargement, création de la station de police de la rue Filion, identification des rues et des maisons, asphaltage des rues.


Des octrois étaient offerts mais les gens avaient peur des taxes. Pour bien servir la population, et être certains de la volonté des gens, le Conseil municipal eut recours au référendum (à vote ouvert s1il-vous-plaît) pour décider de rachat du matériel surtout de la souffleuse à neige. De fait, la première année, le référen­dum fut négatif. Papa ne lâcha pas et dès la deuxième année il fut positif.


Personne ne s'ennuya des spectacles gratuits de ces nombreuses demeures qui flambaient jusqu'aux fondations, comme les deux maisons de M. Euclide Beauséjour1 situées au coin de la rue Saint-Denis et de la rue Gohier, où le propriétaire mourut brûlé vif en voulant sortir ses meubles, comme la maison de Bruno Chartier, qui était située à la place de l'ancien 5<t-10<t-15<t, ou comme tous les bâtiments, de M. Hector Chartier qui étaient situés à l'emplacement actuel du Marché Réal Chartier, son fils. Le nettoyage des cheminées, le contrôle des chiens errants, l'amélioration de la voirie municipale (par Alexandre Paquette), un service de police efficace (avec son chef Tom Durocher qui patrouillait le village à bicyclette et demeurait en haut de la station de police), de meilleures routes d'hiver, une cueillette bien organisée des ordures ménagères, étaient devenus des situations normales.


Ses collègues d'ailleurs ont reconnu ses efforts. Il allait devenir préfet de comté. Beaucoup de gens reconnaissaient que papa avait une vision du développement de Saint-Sauveur. Il avait aussi le souci de l'emploi. Il a beaucoup aidé à implanter une manufacture de couture pour assurer de l'emploi aux femmes surtout aux jeunes.


VL : Plusieurs photos se rapportent au sport, monsieur Cyr aimait-il le sport comme vous semblez l'aimer ?

JC : Papa aimait beaucoup le sport. Je me rappelle qu'en hiver, il participait aux courses sur la glace du lac des Becs-Scies, son cheval rétif attelé à la «Sainte­ Catherine» que nous avons encore dans la grange. Ensemble, nous ne manquions pas une partie de hockey. La patinoire était dans le stationnement actuel de l'église et nous allions nous réchauffer dans le sous-sol de l'église. Depuis que le tourisme d'hiver était installé, papa, comme plusieurs cultivateurs, faisait du taxi avec un grand traîneau, une «sleigh» rouge, tiré par ses chevaux, à partir de la gare de Piedmont. C'est aussi avec ses chevaux qu'il conduisait les jeunes quand ils allaient jouer sur les patinoires des villages des alentours.


J'ai été bien émue en revoyant cette photo où il était présent à la bénédiction d'une plaque4 au milieu de la Côte 70 du Mont Saint-Sauveur, le 4 mai 1934. J'étais avec lui ce jour-là et j'en garde un excellent souvenir.



Cette plaque d'abord installée au milieu de la Côte 70 est maintenant à l'intérieur du grand Chalet.


VL : Mais qu1est-ce que ces grands plans de l1autoroute et ces documents préparés par M. Roger Gagnon, ingénieur professionnel et urbaniste conseil ?


JC : lls rappellent que Saint-Sauveur peut être reconnaissant à papa d'avoir lutté de toutes ses forces pour que l'autoroute ne suive pas le trajet proposé qui aurait divisé le village en deux, passant entre l'église et l'école Saint-Édouard. Il se rendit même à Québec pour défendre son point, ce qui n'était pas fréquent à cette époque.


Mme Rosa Chartier et M. Léopold Cyr.
Mme Rosa Chartier et M. Léopold Cyr.

VL : Voici un document connu, ralbum du centenaire. Votre père a-t-il travaillé à assurer la publication de ce document ?

JC : Mais oui, comme en fait foi cette correspondance avec M. Jacques Lapointe, le secrétaire de la muni­ cipalité. Il s'entendait le plus sou­ vent cordialement avec M. Lapoin­te. En 1953, il s'allia avec lui et surtout avec M9r Louis Forget pour assurer la publication de l'album­ souvenir du centenaire. Il y engagea même de l'argent personnel, comme en font foi des notes précises que nous avons en main et la note de levée de droit que papa a donnée à Mr Forget.


VL : Sur ces photos, votre père a l'air un peu sévère. Était-il ambitieux et froid ?

JC : Ses ambitions n'étaient pas d'abord matérielles1 et derrière son air sévère il était un sensible et avait le coeur grand comme le monde.

Quand il a été mis en face du choix d'aider mieux son épouse dans la terrible épreuve de sa maladie des huit dernières années de sa vie, il a tout quitté des fonctions politiques qui avaient occupé une partie si importante de sa vie jusque­ là, nous prouvant, s'il en était besoin, que sa famille, sa femme surtout, passaient avant tout. De fait, cette maladie l'a pris totalement par surprise.


Sa femme si travailleuse, si dynamique, si décidée, lui semblait promise à une vie bien plus longue que la sienne. La nouvelle maison prévoyait tout pour lui rendre la vie plus facile quand il serait parti... car elle devait vivre plus longtemps que lui. Frappée à l'aurore de sa soixantième année, elle devait souffrir huit années durant, et papa, l'accompagner sans faiblir. Même après ces huit ans, quand la mort vint la soulager, il le prit difficilement et fut long à se relever. Lui qui croyait qu'il précéderait sa femme, vécut jusqu'à quatre-vingt-onze ans et deux mois.


Sans jamais, comme je l'ai dit plus haut, vraiment quitter Saint-Sauveur, papa demeurait le plus souvent avec sa soeur Robertine. Mais en 1987, quand Mme Laurina Desjardins lui offrit une place à la «Villa du vieux Sapin», il accepta avec une lumière dans les yeux. Il a été très bien sous les soins attentifs de Mme Desjardins et décéda le 10 août 1989.


On retrouve dans ses papiers une facture qui a une valeur historique importante, c'est la facture originale de 1968 où le compte des rentes seigneuriales de 1966, 1967 et 1968 qui s'élevait à 3 $, et dont le paiement effectué le 16 mai, est garanti par la signature de M. Saint-Louis, secrétaire trésorier.5


Une autre lettre significative est celle de M. Jean Valenti, du Domaine Valenti, qui, le 18 juillet 1953, envoyait une missive personnelle de deux longues pages à M. Cyr où il le félicitait de sa victoire pour laquelle «il n'avait jamais eu aucun doute».


M. Louis-Charles Bouffard, qui M conseiller municipal de 1969 à 1981, se rappelle avoir voté pour l'abandon de cette pratique qui coûtait aux municipalités plus cher que la collecte ne pouvait rapporter aux ayants droit.

VL : Et ce document de 1940 ?

JC : Il me rappelle que c'est le 5 février 1940 que papa a été élu pour la première fois comme échevin. C'est M. Armand Leduc qui était maire à cette époque, et les libéraux étaient au pouvoir au fédéral et au provincial. M. Adélard Godbout allait donner le droit de vote aux femmes et papa avait défendu cette politique comme toutes les autres de son parti. Maman s'en amusait: «Je m'en vais annuler ton vote.» (Maman était une bleue, comme son père.) Papa est resté fidèle au parti libéral jusqu'au grand virage de René Lévesque, qu'il a suivi dans son option.


VL: Avant de partir pour votre travail à l'école, pouvez-vous me parler de ces deux papiers restés sur la table?

JC : Ce sont des notes que j'ai prises lors de ma dernière visite à la municipalité. Jusqu'en 1948, les papiers municipaux étaient écrits à la main. À partir de cette date, on écrit tout à la machine.


En 1950, l'évaluation globale était de 764 120 $ et le budget de 13 500 $. La taxe foncière rapportait 11 461,80 $, la taxe d'affaires, 1 300 $, les licences de chiens, 75 $, les plaques des bicyclettes, 75 $, l'octroi du gouvernement pour les chemins d'hiver, 205 $ et diverses sources, 383 $.


On dépensa 400 $ pour le Conseil de comté, 1 200 $ pour l'électricité, 300 $ pour les vérifications, 100 $ en frais légaux, 100 $ pour l'université, 350 $ en assurances, 200 $ pour l'intérêt sur un billet, 1 500 $ pour les chemins d'hiver, 1 500 $ pour les chemins d'été, 1 200 $ pour l'huile dans les rues, 3 500 $ pour le service de police, 36 $ pour le bureau d'enregistrement, 1 000 $ pour l'administration, 1 584 $ pour le secrétariat et 530 $ pour des ·frais divers.


Soit un budget équilibré de 13 500 $. On remarque que la taxe foncière rapporte 4 300 $ de plus qu'en 1948, et la taxe d'affaires 100 $ de moins.


Grand merci à M"'e Jeannette Cyr-Saint-Aubin. Ce fut un plaisir de la rencontrer. J'espère que ça été aussi un plaisir pour vous tous de lire «cette page d'histoire» qui renseigne sur la vie du village de Saint-Sauveur et de la région tout en rendant un hommage, que je crois mérité, à un pionnier remarquable et à sa famille.


Mon grand-père Cyr


Par son petit-fils Robert Saint-Aubin, psychologue


Robert St-Aubin, enfant.
Robert St-Aubin, enfant.

Léopold Cyr, mon grand-père, était un être à la personnalité à la fois simple et complexe. Il était simple dans ses besoins, qui étaient peu nombreux. Le côté complexe résidait dans son aptitude à saisir la réalité humain et à l'analyser. à l'interpréter et à y réagir. Tout en alliant émotion et raison, il avait une propension vers la rationalité. C'est cet amalgame d'émotion et de compréhension intellectuelle qui l'amenait à une économie de mots. Léopold ne parlait pas pour rien dire, avait appris à tourner sa langue sept fois avant de parler, mais quand il donnait son opinion, elle tombait comme la foudre. Son expression verbale était faîte de phrases cour­ tes, claires, précises. Elles étaient parfois incisives et lapidaires, de sorte que la discussion était souvent close avant d'avoir débuté. On savait toujours à quoi s'en tenir avec lui, même si paradoxalement, il était souvent difficile de savoir à quoi il pensait. C'est qu'il alliait une introversion, quant à inexpression par les mots, à une expression faciale qui valait

un gros dictionnaire.


De stature imposante et toujours droite) les traits de son visage et l'éclat de ses yeux le trahissaient pour ceux qui le connaissaient bien. Sous une expression de sévérité se dissimulait un homme sensible et conscient de tout ce qui se déroulait autour de lui. En faît1 la force de sa présence lui évitait de devoir expliquer et justifier. À le voir agir et réagir facialementj si une situation était obscure, elle devenait rapidement claire et sans équivoque. À l'expression de son visage s'ajoutaient la carrure de ses épaules et une démarche toute en dignité. Dans certaines occasions, îl avait tout d)un «lord anglais», mais sans aucun snobisme. li était un homme de la terre au départ1 un homme de coeur en son fond. et un homme de tête pour diriger sa vie et comprendre les autres.

Avec Léopold, la vulgarité, la manipulation et la flatterie n'avaient aucune place. Tenter de le faire rire par bouffonnerie ou de le convaincre par des subterfuges étaient des stratégies vouées à l'échec. La critique avait également le même effet, car on aurait dit qu'il était né immunisé contre ces infections.


Léopold savait rire et même, à l'occasion, il avait un côté bon enfant. Ce qui l'amusait le plus, c'était de voir certains comportements humains rater leur cible. La personne qui tentait de le persuader en utilisant la flatterie provoquait un petit sourire en coin qui dénotait un rire intérieur plus large. Les «gaffes» de ses petits-enfants le faisaient rire franchement à la condition qu'ils ne se soient pas fait mal physiquement en les commettant. Mon frère Yves, de sept ans mon cadet, et moi avions failli étrangler par erreur un petit taureau alors que nous jouions au «cow-boy». Le taureau capturé par nos soins commençait à avoir la langue maternelle bien pendue. Nous avons réussi à couper la corde, le «lasso», avant que le p'père se réveille. Le hic, c'est que l'animal se baladait avec une sorte de cravate mal assortie à la couleur de sa peau. Conscient, par déduction, de ce qui avait pu se produire, mon grand-père m'a demandé de décider de ma punition pour avoir risqué que mon petit frère fût blessé dans l'aventure. Quant au taureau, Léopold le trouvait drôle la corde au cou et ne tenta pas de la lui enlever. La nature allait s'en charger.


Humble de nature, Léopold n'était pas impressionné par ceux qui détenaient des postes dits prestigieux, pas plus qu'il ne méprisait ceux de ses concitoyens les plus défavorisés. En fait, il ne portait pas de jugement de valeur sur les gens. Sa seule admiration allait vers les personnes honnêtes et qui avaient du coeur au ventre, quelque soit le domaine dans lequel elles oeuvraient. De plus, il avait la compassion naturelle et disponible. Combien de fois ont-ils, lui et ma grand-mère Rosa, accueilli à dîner un

«quêteux» référé par M. le Curé. Les «quêteux», à la «jambe de bois» du roman de Claude-Henri Grignon, passaient de village en village. J'ai l'impression qu'ils étaient pour mon grand-père plus intéressants à écouter que certains personnages officiels au discours prévisible. Toujours au chapitre de la compassion, de la compréhension concrète, je me souviens qu'il avait accepté qu'une étrange famille de gitans s'installe provisoirement sur sa terre. Cette décision allait à contre-courant de la peur de I'«étrange» qui était le lot d'un grand nombre aux préjugés faciles. Léopold était fasciné par ce qui était différent.

Il disait qu'ils avaient quelque chose à nous apprendre. N'a-t-il pas hébergé pendant quelque temps le citoyen russe du nom de Duc Dimitri de Liechtenberg ?


J'écrivais tantôt que Léopold était en bout de ligne un homme de raison. Il n'était pas qu'une tête froide avec un coeur chaud. Il pouvait être non seulement sensible mais également fantaisiste dans sa vie privée. Une de ses fantaisies était de changer de race de troupeau pour le simple plaisir de la chose. Il semblait se réveiller un bon matin et décider de passer des vaches Jersey aux Canadiennes. Des Canadiennes aux Holstein. De Holstein aux Ayrshire, pour terminer par un troupeau de l'Ouest de race Hereford. Nul ne savait pourquoi et il ne tentait pas de se justi'fier. De fait, je l'ai entendu une seule fois justifier une fantaisie afin de calmer son épouse Rosa. Il avait fait l'acquisition d'une jument sauvage, jugée indomptable. Il disait qu'il allait la dresser l'hiver, dans la neige. Que ce serait moins dangereux ainsi et qu'elle ferait un excellent cheval d'équitation. Ah oui! en achetant la jument, il avait également ramené un chien énorme, également non dressable. Il les trouvait beaux, et c'est peut-être le fait qu'ils étaient indomptables qui l'attirait, car c'est ce qu'il était lui-même d'une certaine façon...


Grand-père Léopold semblait n'avoir peur de personne ni de quoi que ce soit. Sauf de sa petite bonne femme d'épouse qui était un mini-volcan ambulant. Il y avait entre les deux une sorte de mot de code dont ma grand-mère se servait pour signifier qu'«assez» ça allait être trop. À l'audition de ce mot, le maire, le président de ci et de ça, devenait un petit garçon obéissant... pour quelques minutes. Il faut dire que son épouse, d'un pied moins haute que lui, était sa complice, son autre lui-même. Autant Léopold était calme à en rendre les autres nerveux, autant Rosa réagissait rapidement. Au fil de sa vie publique Léopold avait, disons, délégué la majorité des soins de la ferme à son épouse. Celle-ci s'en occupait d'ailleurs mieux que lui et le laissait «s'amuser» d'affaires dites politiques, scolaires... auxquelles elle n'était pas du tout intéressée.


Peu scolarisé, Léopold était néanmoins curieux intellectuellement. li lisait tout ce qui lui tombait sous la main. Il affectionnait particulièrement les écrits juridiques. Le code municipal était sa bible. Il le connaissait par coeur et le consultait afin de préparer une cause qui impliquait la municipalité. Ce faisant, il pouvait aller rencontrer un avocat qu'il respectait pour son intégrité et, ayant déblayé le terrain, il épargnait des honoraires juridiques et sauvait du temps.

Afin de toujours avoir ce code à l'esprit et moi d'apprendre mon petit catéchisme, Léopold se livrait à un jeu. Il commençait par me poser, au hasard, des questions du petit catéchisme, et je faisais de même avec lui pour ce qui était du code municipal. C'était curieux comment il trouvait vite que j'en savais assez, afin de pouvoir passer beaucoup plus de temps sur le code. Un des plaisirs, et ce, même dans les dernières années de sa vie, était d'aller au Palais de Justice de Saint-Jérôme assister à des procès. Ajoutez à cela qu'il était un amateur de lutte, la «vraie», celle qui était télévisée du Texas, et vous avez un homme qui ne reculait devant aucun conflit... ou presque. Pourquoi la «lutte au Texas» et non celle dont les vedettes étaient Yvon Robert, Larry Moquin ? «C'est parce que ceux-là on les connaît, on sa.it qu'ils "fakent"... Les autres, on ne les connaît pas, on peut leur donner le bénéfice du doute.»


Le monde de l'éducation lui tenait énormément à coeur. Il disait que l'instruction était la seule vraie richesse. Voyant à l'embauche des directeurs de l'école Saint-Édouard, il avait le don de sélectionner ceux qui étaient les plus sévères... mais justes. Quel plaisir c'était de le voir assister chaque mois à la lecture publique des résultats scolaires, des bulletins ! Et quelle joie il aurait eue de voir ses petits-enfants détenir tous un diplôme universitaire 1


Autant il était socialement impliqué, autant il était peu mondain. Une fois sa tâche accomplie, il revêtait ses vêtements de fermier avec une impression de paix et de sérénité. Ces deux facettes de sa vie étaient complémentaires l'une de l'autre. Je ne crois pas qu'il aurait été heureux cantonné dans une seule.


Les valeurs de Léopold étaient non négociables. L'honnêteté était la première. En période électorale provinciale, il devait en tant que maire présenter les candidats qui venaient exposer leurs programmes électoraux dans la grande salle de l'école Saint­ Édouard. À l'occasion de la visite d'un candidat que je savais ne pas être le choix de mon grand-père, j'avais coupé les fils reliant l'orateur à des hauts-parleurs situés à l'extérieur de l'école afin de rejoindre un plus vaste auditoire. Au sortir de l'assemblée mon grand-père se dirigea vers moi et me demanda : «Est-ce que c'est toi qui as fait cela? Ne fais plus jamais ça, tout le monde a droit à son opinion.» Cette anecdote est une pâle illustration de l'honnêteté de Léopold.

L'intimité familiale, l'autonomie et la responsabilité étaient également des valeurs de premier plan. Au chapitre de l'intimité familiale, grand-père avait l'habitude de faire une sieste, un somme, après dîner. Personne d'étranger à la famille n'avait le droit de le déranger et Rosa veillait au grain. Quelle jouissance ce fut pour moi, pensionnaire dans un collège du diocèse, d'entendre ma grand-mère dire à l'évêque : «Monseigneur, Léopold dort, si vous voulez l'attendre, assoyez-vous.» Et elle, de repartir vaquer à ses propres occupations. C'était plus jouissant encore face à Monseigneur dont la figure devenait pourpre comme sa ceinture que devant un député, car au collège nous devions au moins deux fois par an subir sa visite pontifiante. Le pourpre lui allait bien de toute façon.


L'autonomie et la responsabilité étaient des valeurs associées chez grand-père. 11 valorisait l'autonomie à la limite de l'autosuffisance et la responsabilité comme un signe de force et de maturité. Excellent orateur, il s'est livré à des attaques vitrioliques contre des injustices même s'il avait reçu le conseil de mettre la pédale douce pour ne pas perdre des électeurs. Il a d'ailleurs perdu cette dernière élection et en a assumé pour lui et son équipe toute la responsabilité avec un stoïcisme désarmant. Le soir de la défaite, alors qu'il parlait avec un conseiller «battu», la rumeur circulait que l'équipe adverse viendrait poser une couronne mortuaire sur la maison et enflammerait un bonhomme en paille, symbole de la défaite. Alors que Rosa préparait les boyaux à eau, amenait le chien dans la maison, grand-père écoutait paisiblement son conseiller dire :

«S'ils viennent chez nous, je n'ai pas de chien pour me protéger.» Et Léopold de lui répondre : «Depuis le temps que tu es en désaccord avec ta femme à propos du nombre de chats qu'elle a recueillis, tu devrais les faire tous entrer dans la maison.» Cette boutade peut paraître un peu cynique, mais prise dans son contexte elle signifiait à l'individu en question de se tenir debout, d'assumer sa responsabilité.


Toujours dans la ligne de l'autonomie, et pourquoi pas de celle des animaux, Léopold détestait tuer un animal, «faire boucherie», même pour assurer sa subsistance. 11 a renoncé à cette pratique, cédé un peu de son autonomie en faisant appel à un boucher de métier après l'incident suivant. Devant abattre un petit boeuf, il m'avait confié la responsabilité de tenir la chaîne qui reliait l'animal à l'anneau afin que d'un coup de masse il puisse assommer l'animal. Léopold leva la masse au-dessus de sa tête, se ferma les yeux et avec une force mitigée frappa l'animal qui fut davantage vexé qu'assommé. Apeuré, je lâchai la chaîne et le petit boeuf prit la poudre d'escampette. Il fut épargné car le verdict fut qu'il n'était pas coupable.


Léopold Cyr était un homme de paradoxes comme je l1écrivais plus haut À la fois libéral dans certaines sphères et conservateur dans d'autres. Souvent en avance sur son temps quant il s'agissait de faire appel à la technologie (machinerie), il possédait des valeurs plus traditionnelles. Ce sont d'ailleurs ces mêmes valeurs qui, de l'avis de plusieurs) sont déficitaires dans notre société actuelle. Homme aimé par plusieurs, détesté par d1autres il ne laissait personne indifférent. Même ceux qui lui vouaient une haine partisane respectaient néanmoins l'homme dans son intelligence et son intégrité.


De toute évidence, les lignes qui précèdent ne sont qu'une timide ébauche du portrait d'un homme remarquable à maints égards. Qui plus est, j'ai rédigé cette brève synthèse en étant conscient que l'admiration et l'affection que je lui voue ont sans doute un teinte de subjectivité qui colore ma description. Un texte similaire aurait pu être le fruit des expériences subjectives de mes soeurs Vivianne et Isabelle ainsi que de mon frère Yves. Ce témoignage à notre grand-père m'a tout simplement été sollicité dans la perspective du droit d1aînesse, que sans mérite de ma part, la chronologie de notre famille m'a conféré.



LM-061-10

 
 
 

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