Témoignage
- Mélanie Tremblay
- 19 nov. 2025
- 5 min de lecture
PREMIÈRES ANNÉES DU SKi
par Arthur Grave1
Avant de commencer, je vous dois peut-être une explication. On me demande souvent comment il se fait que je ne parle pas mieux français. Premièrement, j'ai perdu mon père à l'âge de neuf ans. À la maison, à part les trois enfants, ma famille était composée de ma grand-mère, née en Irlande, de ma mère et de sa sœur, qui ont grandi au sein de la communauté irlandaise de la ville de Québec, une minorité très importante au siècle dernier et peut-être plus autonomiste que leurs cousins d'Irlande.
C'est le moment de citer le docteur W.H. Drummond, celui que l’on a connu comme le poète de l'habitant", auteur du "Curé de Calumet": "Hees fader is full-blooded Irish, an' hees moder is pure Canayenne. Not offen dat stock go togedder, but she's fine combination ma frien1• For de Irish he's full of de devil, an' de French dey got savoir faire. Dat 's mak' it de very good balance an I tak• you mos I ev'ry s'ere.11
Les deux qualités que nous avons soulignées, balance et 1tak1 you mos'ev'ry w1ere11, sont sans doute l'équipement essentiel pour le compétiteur en ski dans les quatre disciplines: saut, fond, descente et slalom.
On nous a demandé, à mes amis et à moi, de vous relater les débuts du ski dans les Laurentides, tel que nous les avons vécus au cours des années trente, au juste de 1930 à 1955.
Comme ma participation active en compétition a pris fin en 1936, et puisque ceci est une société historique, il serait peut-être intéressant de jeter aussi un coup d'œil rapide sur les événements qui ont amené le ski dans notre région.
* Témoignage lu par son auteur à la réunion publique du 27 mars 1981. Le panel comptait trois autres membres, MM. Roger Trottier, Fernand Trottier et Bernard Brazeau.
Les premiers skieurs au Canada furent sans doute les immigrants scandinaves qui se dirigèrent vers l’ouest avec le chemin de fer, vers 1880.
Avant cette date, la longue persistance de la raquette des aborigènes nous oblige à nous poser de curieuses questions. En Europe, ces appareils avaient disparu à la fin de l'âge de pierre, il y a au moins deux mille ans.
Vers 1715, la Suède était l'alliée de la France dans les guerres européennes contre les Habsbourg. Et Louis XIV avait fait parvenir d'importants subsides, ainsi qu'un bon contingent de conseillers militaires. Les armées suédoises faisaient grand usage de skis au cours de leurs opérations en Pologne et en Pormenarie, et les officiers français ont sûrement tout appris sur leurs mérites.
Au Canada, c’était une tout autre histoire: les gouvernants français avaient déjà de gros problèmes avec les jeunes colons québécois qui étaient trop facilement attirés par la vie facile de coureur des bois.
Dans un pareil contexte, se pourrait-il que les gouvernants, préférant ne pas introduire un moyen de transport rapide sur la neige, aient tout simplement mis un embargo sur l'importation de skis? Quelle qu'en soit la raison, le ski devait demeurer inconnu des habitants de notre pays pour un autre siècle.
Débuts du ski à Montréal
Aux alentours de 1890,des professeurs anglais à l'université McGill, qui avaient des skis dans leurs bagages en arrivant au pays, les utilisaient sur le Mont-Royal.
Peu après, le grand événement devait se produire: en 1903, on fondait le Montreal Ski Club. En cette année, un marchand norvégien, C.B. Waagen, avec Thomas et Huntley Drummond, et Charles McCuaig jetaient les bases du club. Il est possible que Huntley Drummond, président de la Banque de Montréal, ait passé des vacances en Norvège.
Le premier concours de saut eut lieu en 1904, et en 1905 il y eut une excursion du Club vers Ste-Agathe: quatre membres skièrent la distance de Ste-Agathe à Shawbridge. Peut-être ont-ils grimpé notre grosse côte à St-Sauveur qui sait?
Un nouveau tremplin, plus élevé que le premier, fut construit au sommet de l'avenue Clarke, à Westmount, en 1905. C'est ici qu'eut lieu le championnat canadien de 1909, en présence du gouverneur général, le comte de Grey, et de son épouse. Le plus long saut fut réussi par Peter McKinnon: 86.5 pieds.
En 1910, un nouveau tremplin accueillait le carnaval de Montréal et le championnat canadien, sur la Côte-des-Neiges. Le gagnant: Adolf Olson, de Berlin (New Hampshire): 79 pieds. Il fit aussi un autre saut complété d'un 11sunmersault" périlleux pour ponctuer la journée. Comme vous voyez, le ski acrobatique ne date pas d'hier.
Mes années d'apprentissage
Noël 1915 fut marqué d'un grand événement pour moi. J'avais onze ans. Un petit camarade,d'une famille plus fortunée que la mienne, reçut une paire de skis, un cadeau inédit à cette époque, surtout pour un enfant. Et comme le petit Carroll, c'était son nom, était un modèle de générosité, trois petits garçons, dont mon frère et moi, partagèrent un seul équipement de ski tout l'hiver.
Notre système d'apprentissage était de glisser sur une pente douce entre les deux autres qui, au pas de course, empêchaient le skieur de tomber. Nous pouvons répéter ce manège pendant des heures.
Toutefois, le petit Carroll devait être emporté par la scarlatine au cours de l’été suivant; et sa mère, brisée de chagrin, nous donna ses petits skis.
Les garçons Trottier, Roger et Fernand, et moi-même, et Bernard Brazeau aussi, nous avions une chose en commun en tant que débutants. La famille Grave1 habitait l'avenue Clarke, la rue la plus à-pic de Montréal. Il n'y a rien comme d'avoir une bonne grosse côte à portée de la main. Que ce soit à Montréal ou à St-Sauveur.
Dans ces temps, avant 1920, les rues de la ville étaient déblayées par des charrues tirées par des chevaux. Les quelques automobiles du temps ne pouvaient grimper les côtes en hiver, et notre rue n'était pas déblayée de l’hiver. Elle devint la Mecque du ski dans le quartier et le demeura pendant des années, jusqu'à ce que la police et les automobiles ne deviennent une nuisance sérieuse, accompagnés de sable et de sel. La dégradation de notre environnement est une vieille histoire.
Coureur qualifié
Vers 1920, je commençais à gagner quelques prix en saut et en course de fond dans la classe intermédiaire.
Mon premier grand jour arriva en 1922 alors que je remportais la première place au combiné nordique (saut et course) à la semaine de rencontres annuelles au lac Placid des Universités canadiennes et américaines.
La prochaine étape fut un voyage en Norvège en 1926, à titre de représentant du Canada, avec Len Lehan, à ce qui était à l'époque le Championnat mondial de ski nordique! Holmenkollen. Nous y avons gagné beaucoup d'expérience et quelques petits trophées-souvenirs, courtoisie des très aimables Norvégiens.
L'année suivante, 1927, j'ai passé à un cheveu du titre de championnat national de saut. Au cours des saisons subséquentes, j'ai recueilli ici et là quelques premières places soit en combiné nordique soit en saut. Très souvent ennuyé par une vieille blessure au genou.
Dans les Laurentides
Le plus beau côté de ces années fut sans doute les excursions du Montreal Ski Club dans les Laurentides, même si au début nous n'en faisions qu'une ou deux par hiver. Nous montions en train le samedi après-midi, à la pension de Madame Marshall, qui était devenue le chef-lieu du club, à Shawbridge. La traversée du plateau vers les grosses côtes de St-Sauveur était toujours le clou de ces fins de semaine.
Durant tout ce temps, les gars qui s'occupaient sérieusement de saut de compétition s'amusaient aussi à faire des courses de descente en ligne droite, à travers le bois, du sommet de la montagne de Westmount vers le tremplin de saut sur la Côte-des-Neiges. Ces activités furent bientôt entravées par la construction domiciliaire et refoulée vers les Laurentides.
Et avec la fondation du club de ski des Redbirds, la descente de compétition s'acheminait enfin vers la reconnaissance officielle.

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