Le ski dans les Laurentides
- Mélanie Tremblay
- 19 nov. 2025
- 6 min de lecture
UNE CÔTE CÉLÈBRE DEVIENT UNE CÉLÈBRE CÔTE
Par Jacques Beauchamp-Forget
Elle aurait été découverte, cette fameuse pente de ski, quelque temps après 1910 par trois membres de la famille de H. Percy Douglas(1).
L'hiver, cette famille de Westmount consacrait ses weeks-ends à faire du ski (nordique, bien sûr, à Shawbridge et dans les environs.
Un dimanche de fin de saison, tôt le matin, Douglas et ses deux jeunes fils, Percy et Chrystie, quittent la pension pour explorer, dit-il dans ses mémoires, "the Lac Marois country"(2). À un certain moment, l'aîné des garçons, qui avait pris de l'avance, revient en vitesse vers son père en criant: "Dad (sic) there's the biggest hill in the world right ahead. Hurry! Hurry!"(3). Le plus rapidement possible, le trio s'approche ... À ses pieds, là-bas, il aperçoit un petit village et sa grosse église qui leur paraissent un village d'enfants(4). Enfin, les trois skieurs se risquent à descendre la colline, tant bien que mal, et ils atteignent l'hôtel Centrale. Pour la famille Douglas, la destination favorite du dimanche, c'est à l'avenir la "Big Hill" de Saint-Sauveur. Aucun autre skieur ne semble
(1) Son nom fut donné à cette section de la "Maple Leaf Trail" qui conduit du lac Guindon à Saint-Sauveur: voir Sweet Caporal Skiers' Book, par H. Smith Johannsen (nov. 1941). Le document, R. Bernard Brazeau, de Saint-Sauveur-des-Monts, a bien voulu nous le communiquer.
(2) H.P. Douglas, My Ski-ing Years, Montréal,Whitcombe & Gilmour, Ltd.,1951, pp. 103-104.
(3) "Papa, vite! viens voir la plus haute pente du monde! Viens vite!"
(4) "À cet endroit! écrira plus tard un journaliste, les regards embrassent l'infini. En bas, l’église du village semble un point indéterminé 11Cf. Roland Liboiron, "Dans le monde du ski", La Patrie, 14 décembre 1940, p. 58. fréquenter l'endroit. Les gens du pays, eux, font du patin et de la raquette.
Débuts de la Big Hill
Dix ans plus tard, Sainte-Agathe-des-Monts et Shawbridge se disputent la réputation d'être la plus importante station de sports d'hiver dans les Laurentides. D'autres skieurs que les Douglas découvrent à leur tour la "Big Hill" de Saint-Sauveur, en particulier les membres du Laurentian Lodge Club de Shawbridge.
À Saint-Sauveur-des-Monts, en 1924, le marquis d'Albizzi ouvre une auberge de classe à l’intention surtout de ses clients américains et européens(5).
À partir de 1927, les trains de neige commencent à déverser des skieurs dans la région. En 1928, Oscar Nymark ouvre une boutique de ski tout près de la "Big Hill" de Saint-Sauveur. Des diplômés et des étudiants de l'université McGill, qui viennent de fonder le Red Birds Ski Club, louent une maison de ferme au pied de la colline. Ce sont eux qui participent au premier concours de slalom organisé au Canada.
À l'aide de quelques branches d'épinettes, Herman Smith-Johannsen trace le trajet à la norvégienne, c.-à-d. en respectant les obstacles naturels: au skieur de se tirer d'affaire en les évitant le mieux possible. Une mince croûte de glace recouvre la piste et les skieurs, ne l'oublions pas, sont montés sur des skis nordiques. Course rapide...(6).
La "Big Hill", on l'appelle en français la "Grande Côte" ou mieux la "Grande Côte de Saint-Sauveur" pour la distinguer de la "Grande Côte de Shawbridge", située sur le versant sud-est du mont Sainte-Anne.
(5) Cf. "Une maison célèbre: la Pension du duc", par Cyprien Lacasse, Cahier no 3 de la Société d'histoire des Pays-d'en-Haut, automne 1979,p. 26.
(6) Voir W.L. Ball, The Red Birds of St. Sauveur (The History of a Ski Club), Ottawa, 1963, p. 17. Copie d'un manuscrit inédit, dactylografié
que 1'on peut consulter aux archives de l'université McGill. H. Percy Douglas appuie l'affirmation de Ball: cf. op. cit., p. 76.
C'est une pente qu'il faut descendre presque en ligne droite à cause des nombreux skieurs qui l'encadrent de deux côtés. Les uns hésitent avant de se lancer dans la descente; les autres tentent de la monter, "suent, soufflent, sont rendus ..." (fig. 1). Si la neige est invitante au haut de la pente, il n'en est pas de même au milieu et au bas, où la piste est semée de nids de poule. Malgré tout, la "Big Hill" acquiert une renommée de plus en plus grande et remplace bientôt, dans le cœur de nombreux skieurs, la "Valley of the Fallen Women" (Vallée des femmes perdues), la "Paradise Va11ey" (Va11ée du paradis) et même l'autre "Big Hill", toutes trois sises à Shawbridge.
Célébrité de la "Big Hill"
À l'hiver de 1931, le gouvernement provincial entretient la route jusqu'à Sainte-Agathe-des-Monts. À Saint-Sauveur, Mme Éloi Legault ouvre la pension du Cap(7). En 1932, l'année des jeux Olympiques d'hiver de Lake Placid, Herman Smith-Johannsen et des amis commencent à tracer la "Maple Leaf Trail11: deux ans plus tard, elle reliera Shawbridge à Labelle en passant, entre autres, par la Big Hill" près de laquelle le premier club entièrement féminin, le Pingouin Ski Club, loue un chalet.
Le 4 mars 1934, la 11Big Hill" change de nom: elle devient la "Hill 7011• La cérémonie de dé dicace a lieu un dimanche après-midi en présence d'une foule importante, à l'occasion de la journée annuelle du Red Birds Ski Club. Un groupe de militaires, membres du McGill Canadian Officers' Training Corps, sections des skieurs, forme la garde d'honneur. Deux clairons du Black Watch sonnent le "Last Post". L'événement fait la une du Montreal Dally Star et les reportages des journaux attirent encore plus l'attention sur la pente de Saint-Sauveur(8).
(7) Voir 1e Cahier no 1 de la Société d'histoire des Pays-d’en-Haut, printemps 1979, "Souvenirs de Mme Eloi Legault", par Cyprien Lacasse,
p. 15ss.
(8) Voir, en particulier, The Gazette ( éditions des 2 et 5 mars 1934), The Montreal Daily Star (5 mars 1934), La Presse (1er, 3 et 5 mars 1934). Il nous a été impossible de reproduire la photographie du Canadian National Railways qui a paru à la une du Montreal Daily Star.
La même année, Fred Pabst fait installer sur la "Hill 70" le premier véritable remonte-pente des Laurentides. Le boom fait aussitôt sentir ses effets: la 11Hill 7011 devient la plus fameuse pente du Canada et même des États-Unis. On vient l'essayer de toutes les parties de l'Amérique. C'est la célébrité pour la pente de Saint-Sauveur, qui ne sera contestée que cinq années plus tard à l'ouverture Mont-Tremblant.
Le ski alpin supplante le ski nordique.
Changement de nom
Revenons au changement de nom de la fameuse pente pour préciser l'origine de son appellation. Le nom de "Hill 70" a été choisi à la suite d’un concours(9). En proposant "Hil1 7011, le Red Birds Ski Club se souvient de la victoire remportée par les Canadiens lors de la Première Guerre mondiale - dans cette partie des Flandres que la carte d'état-major désigne sous la côte 70 et i1 rend ainsi hommage à l'ancien commandant en chef du Corps canadien, Sir Arthur Currie, devenu principal de l'Université McGill à son retour au pays.
Une plaque de bronze est fixée à une grosse roche au milieu de la pente (fig. 2). - On en trouvera l'inscription et la traduction au verso de cette dernière illustration.
Cette plaque, elle se retrouve aujourd'hui dans le chalet du Mont Saint-Sauveur, sur la cheminée du bar(l0).
Il faut noter la justesse de l'expression imagée "Hill 7011, même si la dénivellation est de 700 pieds: le jargon d'arpentage militaire (9) Selon deux confrères de la Société , MM. Jacques Aubry et Albert Lapointe, le premier prix était de 200 dollars et le second, de cent dollars (entrevue du 28 novembre 1980): À noter que la "Big Hill" de Sainte-Marguerite portait le nom de "Hill 60" depuis quelque temps.
(10) Raison du déplacement: pour éviter le vandalisme, d'après le témoignage de M. Serge Couture, directeur des opérations au Mont-Saint Sauveur (entrevue du 12 novembre 1980).
FIG. 2 -Mont-Saint-Sauveur, côte 70: les sœurs Rhona et Rhoda Wurtele sautent au-dessus du monument marqué d'un X. (Courtoisie du Mont-Saint-Sauveur.)
Traduction: CÔTE 70 / À la mémoire du Général Sir Arthur Currie / G.C.M.G., K.C.B., LLO., D.C.l. / G.O.C. du Corps canadien / 1917- 1919 / Principal de l'Université McGill / 1920-1933 apposée
par les membres du Red Birds Ski Club/ Saint-Sauveur-des-Monts le 4 mars 1934.
Abréviations: Grande Croix de l'Ordre de Saint-Michel et de Saint Georges, Chevalier commandeur du Bain, Docteur en droit, Docteur en droit civil, Officier général commandant le Corps canadien.
N.B. Cette plaque n'est pas mentionnée dans Lieux et monuments historiques du Nord de Montréal, de Me Rodolphe Fournier, N.P., Saint-Jean, Les Editions du Richelieu Ltée, 1978, 261 pages. 1; appelle "hill 7011 en anglais ce qu’il nomme "côte 70" en français. Par contre, 11hill11 a plusieurs sens en français: colline, pente, côte, etc. On ne doit pas être surpris si, pour traduire "Hill 7011, la langue familière a préféré et préfère "côte" à "pente".
Voilà donc comment une célèbre côte est devenue une côte célèbre.
(11).
(11) Entre autres informateurs, M. Lucien St-Denis, de Saint-Sauveur, ancien propriétaire de la côte 69, nous a aidé dans notre recherche. Qu'il en soit ici remercié.
LM-009-06




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