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L'EDEN DES SKIEURS

Il est, dans les Laurentides, un petit village qui se tasse le long du chemin du roi. Derrière ses maisons, au bout du chemin carré, les montagnes poussent drues.


Des quatre coins du pays, des skieurs partent pour le petit village. La curiosité les amène, mais ils y plantent leur tente, car ils ont trouvé l'Eden du ski.


Dans ce paradis montagneux, la neige, une merveille d'une qualité supérieure parce qu'elle tombe en quantité massive, couvre les roches, escamote les clôtures de perches, enjolive les sapins, amortit les chutes.


Le soleil se promène du matin au soir sur la crête des montagnes, se glisse dans les coulées, allume des diamants sur la neige, dore les visages.


Le vent glacial siffle autour de l'enceinte des montagnes, se heurte aux rocs, frappe une colline, file au-dessus du village. Alors, les amants de la bise nordique grimpent sur la plus haute montagne, face au nord et happent le baiser mordant d'Aquilon.

Les tendres attendent les caresses de la brise tiède qui arrive par la montagne-sud.

Les pins chantent, le jour et la nuit; sur leurs aiguilles douces, la neige coule. Les sapins se parent

d'hermine blanche, de perles longues et froides qui fondent sous l'ardeur du soleil du midi.

Les érables, les hêtres, les bouleaux, dans ce pays, servent d'arbitres. Dans le sentier où on ne passe pas deux de front, eux seuls voient défiler la horde des skieurs qui s'évadent dans la montagne.


Les grands arbres jugent l'habileté du skieur qui doit les éviter. Sinon, il s'apercevra que les troncs givrés reçoivent les skieurs d'une épaule solide.


Dans cet éden blanc, tout skieur devient un as. Les montagnes se prêtent à la fantaisie de chacun: le paresseux joue sur les flancs longs et faciles à remonter, le peureux glisse sur le mamelon doux, le fantas­tique suit les coulées, le hasardeux se jette entre les aspérités de la montagne, le rêveur cherche les sommets. Le maître part du sommet, s'insinue entre les aspérités, se glisse dans les coulées, coule sur le mamelon, suit le flanc de la montagne, se pousse dans le sillage et rentre au bercail.


La lampe s'allume dans les vitres, les cheminées fument. Tout autour du 'pub' les skis se cordent. Les skieurs patinent dans l'entrée de la porte, glissent dans la salle où, dans l'âtre, flambe une bûche d'érable. On se bouscule, on s'interpelle, on se groupe, on se voisine. Ici, point de traité à longs discours pour passer un pacte d'amitié entre le Canadien-français au timbre haut, l'Anglais au teint rosé, l'Irlandais aux cheveux roux, l'Espagnol aux cheveux d'ébène, le Scandinave aux dents de loup, l'Ecossais aux épaules robustes, l'Américain à l'accent nasillard, le Chinois aux yeux d'amande, le Japonais à l'air sérieux, l'Italien aux yeux de velours.


La bière mousse dans ce coin de Babel. Bientôt, on entonne des chansons. Les airs virevoltent dans la salle. On chante, tour à tour, les hymnes nationaux des groupes; on les mêle. Peu importe les mots, on chante la joie de vivre.


Peu à peu, les élus de la course du lendemain donnent le signal du départ. Les autres suivent de loin. La bûche meurt dans l'âtre.

Le matin, le soleil ramène les skieurs aux collines; ils surgissent de toutes parts. Ils passent, disparaissent, reviennent, sautent, culbutent, pirouettent. Dans les grandes ' trails', les skieurs, numéro à la poitrine, descendent les records. Leurs skis au fibres d'acier cassent la croûte de glace. Les concurrents pivotent sur leurs piolets dans l'angle, dérapent dans la courbe, volent par-dessus une souche, atterrissent dans la pente, se cabrent au pied de la côte et, fiers de leur prouesse, ils sourient à la montagne. À côté, les sauteurs prennent leur essor pour abattre le vol de l'oiseau. D'un élan, ils montent dans les nues et, plus majestueux que l'aigle, ils planent et tombent pour se poser avec grâce sur le sol. Plus loin, un slalom se trace. Les skieurs se faufilent entre les fanions jaune. D'un brusque écart, ils coupent leur élan, s'engagent dans la zone dangereuse. Du regard, ils évitent le cahot; d'un coup de rein, ils sortent du creux. D'un mouvement de hanches, ils se jettent à droite, reviennent

à gauche, bondissent entre les deux pavillons d’arrivée.


Encore plus loin, tout autour du village, des points noirs, bleus, rouges, verts, jaunes, bruns, orange, mauves, gris se meuvent sur le tapis blanc des collines. Sans relâche, on monte, on descend, on tourne, on saute; les débutants essaient leurs premières descentes au bas des côtes pendant que les téméraires se haussent toujours plus haut.


À peine s'arrête-t-on pour prendre une bouchée. On mange sur le pouce, à l'abri d'un roc ou dans la savane sur les branches des sapins.


L'écho porte de montagne en colline l'éclat de rire de la jeunesse. On respire l'ivresse de vivre dans la nature. Les skieurs se croisent, heureux de voir que chacun goûte au plaisir de la neige. Quand le soleil finit le tour des crêtes des montagnes du petit village, les skieurs, las d'une bonne journée, s'acheminent vers la gare.


Ils ne se retournent pas pour regarder les montagnes; ils ne leur disent pas adieu. Ils savent qu’ils reviendront à l’Eden des Skieurs, à Saint-Sauveur des montagnes.


Jacqueline Boucher (Canadian Ski Year- Book, 1938)

Présenté par Madeleine Payette


LM-040-50

 
 
 

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